La noblesse du football réside précisément dans cette tenue en haleine de millions de personnes, réagissant à une feinte de corps ou à un tir en poussant des cris onomatopéiques de circonstance, selon léquipe supportée, selon le déficit damour à combler par une balle ronde se transformant en objet dart le temps dun match. Selon les couleurs nationales de chacun qui nont plus rien à voir avec la couleur de la peau ou la teinture des cheveux, réglée partiellement par la mode de la boule à zéro.
Les satellites, quant à eux, ont prouvé que la coupe du monde a tenté de couper le monde en pays pauvres, pauvrement gouvernés par des subventions de cartes de « démo-graphie », et en pays riches par la technologie quils nous font chèrement payer en contrepartie dun espoir qui recule. Les satellites avaient pourtant tout intérêt à allécher la consommation à laquelle nous nous sommes convertis via la publicité. Nous ne les intéressons même pas pour acheter. Notre espoir demeure celui de voir une équipe algérienne battre une grande équipe comme lAllemagne, quitte à se retirer ensuite de la compétition. Juste pour chatouiller notre nationalisme stratégiquement comateux.
Peu importe. Nous avons appris à connaître nos limites et au lieu dessayer de les dépasser, nous avons conclu le pacte national de reculer et de reculer plus encore. Le sport nétant pas le domaine réservé de nos reculades. Cette « coupe » du monde nous a coupés de notre droit à la joie diluée dans les sombres coulisses du monde sportif de notre pays, où le sport est la dernière chose à laquelle on pense avant la lâcheté et la corruption.
Que certains tenanciers dune quelconque valeur de notre Histoire reprochent aux Algériens de supporter léquipe française relève de la cécité envers le désir didentification dune jeunesse et même dune génération moins jeune. Il ne sagit pas de supporter la France mais de supporter Zizou et ses camarades dorigines aussi cousines que fraternelles, issus dune histoire de misérables qui ont su retourner la situation en faveur des leurs. Que font les tenanciers ? Ils condamnent ! Encore que condamner un sentiment constitue lun des premiers signes de la sénilité. Même condamné, un sentiment ne peut être mis en prison. Pire, il se transmet.
Sidentifier à Zizou, cest caresser lespoir de voir le drapeau algérien arboré sur la plus belle avenue du monde, occupée lespace dune victoire par cette « racaille» qui donne à la France ses succès et que lon renvoie chez elle une fois les dividendes électoraux décomptés. En France. Sidentifier à Zizou, cest caresser lespoir de voir des milliers de Zizous naître et grandir pour remplacer les perdants de batailles sans guerre, juges autoproclamés dune Histoire confisquée, et de redonner à un peuple son droit à la joie le temps dun match. En Algérie.
Il est vrai que Zizou est français, probablement binational, au cas où on devrait lui retirer la nationalité algérienne tel que cela se pratiquerait pour les binationaux mauritaniens, mais lenfant de Marseille sest fait tout seul et na nul besoin dacheter lamour des siens. Il la gratuitement avec le respect quil mérite largement en prime. Ceux qui ne connaissent pas Marseille ont droit à une description rapide et comparative: cest un peu comme Alger ou Oran. Mais en France. Cela ne veut rien dire sil nen dit pas long et même très long. Très long sur une émigration que les tenanciers dune misère de lesprit ont su recréer à partir du désespoir. Pour que tous les Zizous naissent et vivent loin des champs de bataille sans guerre. Par peur de leurs victoires. Pour que seuls demeurent ici ceux qui se battent de moins en moins.
Au-delà de sa capacité à faire trembler les stades, les téléviseurs, les hommes politiques et surtout son entraîneur, Zizou symbolise cette France à la recherche dune virginité douteuse et cette Algérie en perpétuelle recherche dun prince charmant durable. Zizou sait dribbler les deux, puis lance le ballon vers le public et marque à tous les coups après une touche mémorable. De Dunkerque à Tamanrasset. Son drapeau est en double face comme pour dire quil nest jamais parti, quil nest jamais resté. Faisant preuve de cette humilité toute kabyle, il sait habiter les coeurs comme sil était chez lui. Il sinstalle. Une humilité qui lui a permis daccepter dêtre considéré comme un « mlaâbi » trop lourd pour une équipe algérienne légère. Tellement légère que le moindre vent la emportée vers loubli, comme il a emporté des milliers de Zizous dont le poids face à des gouvernants aveuglés par le vide ne pesait pas grand-chose. Le pays se ferme aux élites pour cause dinventaire des échecs non datés, non répertoriés sur les registres de la raison. Et ce ne sont ni les discours glorificateurs ni ceux dautoflagellation qui le sortiront des impasses dans lesquelles il sest enfoncé.
Le sport nest quun prétexte au débat, encore faut-il que le débat soit amorcé pour repérer les tenanciers de notre Histoire. Que la France gagne ou quelle perde nest pas la véritable question. En Algérie. La « coupe » du monde reviendra dans quatre ans. Dans quatre ans, Zizou ne jouera plus pour léquipe de France mais dautres Zizous émergerons des entrailles de la « racaille » et feront trembler les stades, les téléviseurs, les hommes politiques et surtout un entraîneur. De Dunkerque à Tamanrasset. En France. LAlgérie sera toujours à la recherche dun prince charmant durable. Léquipe algérienne sera tellement légère que même les vents renonceront à la transporter vers loubli. A moins que... Disons tout de même le temps dune coupe du monde: « Allez Zinedine, tu nous as refroidi le coeur ! ». Et attendons de voir au pays de « peut-être ».
(Article quotidien-oran.com)