Défis du gouvernement Belkhadem:améliorer lindice du développement humain
Par Abderrahmane Mebtoul
Expert international. Depuis février 2006, expert au Conseil économique et social (Alger).
La population algérienne ne croit plus aux discours: elle veut des actions concrètes damélioration de son niveau de vie. Comme nous lavons analysé dans nos précédentes contributions concernant lexode massif de cerveaux (1), cest en accordant la priorité à la connaissance que les politiques publiques apporteront des réponses à la pauvreté, à la fois rurale et urbaine, et surtout à lévolution du chômage par la création demplois et dactivités génératrices de revenus, en particulier pour les groupes vulnérables (femmes et jeunes). Cest un des défis majeurs du gouvernement Belkhadem pour concrétiser le programme présidentiel. En effet, le développement de la ressource humaine, en particulier lamélioration de la qualité de léducation et la formation professionnelle, doit être renforcé afin daccompagner les réformes structurelles de léconomie et renforcer les perspectives dune participation à la vie active, notamment des jeunes générations et de la femme, ceci incluant aussi le problème de la requalification de effectifs touchés par les effets de la transition économique. De manière complémentaire, le gouvernement doit améliorer laccès des pauvres aux services sociaux de base et faire face au manque chronique de logements en stimulant des activités privées de construction et en ciblant les aides publiques aux personnes démunies. Comme élément de la régulation sociale, le gouvernement devrait, selon la Communauté économique européenne et le Bureau international du travail, favoriser le pluralisme syndical et la vie associative. Mais lensemble des conditions de lamélioration sociale passe par une véritable relance économique fondée sur lamélioration de lindice du développement humain. Il est utile de rappeler que lIRH a remplacé vers les années 1990 au moment où bon nombre de pays du tiers monde étaient soumis à lajustement structurel et à un endettement élevé le PIB par tête dhabitant dont lindicateur ne reflète pas précisément létat du développement économique et social dun pays donné quil reste encore dominant (lon a pu parler de limpérialisme du produit intérieur brut, le PIB par tête). Il sensuit, en prenant en compte des critères plus objectifs, que le classement par pays diffère de celui du PIB par tête dhabitant.
La première critique au PIB par tête dhabitant est que linégalité nétait pas perceptible tant intersectorielle que sur la répartition des revenus entre catégories socioprofessionnelles, surtout dans des pays du tiers monde où cette concentration profite beaucoup plus aux spéculateurs quaux entrepreneurs mus par la création de richesses. La seconde critique est quil ne tient pas compte dans les pays du tiers monde de certaines sphères non comptabilisables en particulier le travail domestique (encore que lIRH nest pas exempt de cette critique du fait de limportance de la sphère informelle dans la plupart des pays du tiers monde). La troisième critique est que lon comptabilise positivement des activités négatives; un exemple: plus on met des activités de lutte contre la pollution pour la protection de lenvironnement, plus ces activités sont comptabilisées comme valeur ajoutée gonflant le PIB sans tenir compte des coûts négatifs de lenvironnement et également certaines dépenses publiques contre les maladies engendrées par cet environnement qui gonflent artificiellement le PIB. Cest ainsi quen 1990 le PNUD met en place lindicateur du développement humain prenant en charge le niveau déducation (le capital humain), le niveau de la santé de la population qui permet de générer des capacités productives adaptées aux opportunités en même temps que se mettent en place des comptabilités loin de la vision matérielle (toujours en vogue en Algérie) tenant compte de limportance des services et de certains segments immatériels. Cest un indice composite global qui devrait être affiné, lIRH reposant sur trois paramètres:
- Lespérance de vie à la naissance (niveau de la santé de la population).
- Le niveau déducation de la population.
- Le PIB par tête dhabitant en termes de pouvoir dachat PPA.
La première composante est la synthèse des aspects de santé qui devrait refléter la situation sanitaire calculée selon la méthode de lespérance mathématique. La deuxième composante, cest léducation et notamment le taux danalphabétisme des adultes, ce taux étant défini comme savoir lire et écrire une phrase simple représentant la vie courante. Elle se réfère, selon les normes internationales, à la population de plus de 15 ans, lAlgérie ayant opté pour plus de 10 ans. Ce calcul se rapporte à un indicateur de stock (taux danalphabétisme des adultes) et à un indicateur de flux, le taux de scolarité combiné. Le stock représente les 2/3 et le flux 1/3, ce qui a fait dire à certains experts que cette répartition pouvait présenter des inconvénients par rapport à la spécificité de certains pays. Le calcul se fait sur la base de la combinaison du taux de scolarisation du primaire, secondaire/supérieur, le taux brut étant celui de lentrée rapporté à la population de 6/24 ans. La troisième composante est le PIB en termes de parité de pouvoir dachat (PPA). Ainsi le PIB en monnaie nationale est reconverti en une monnaie unique, le dollar US, afin de faciliter les comparaisons internationales. Cette reconversion en dollars a des inconvénients dans la mesure où le pouvoir dachat du dollar diffère dun pays à un autre, notamment du fait des fluctuations du taux de change amplifié par les spéculations des monnaies. Pour éviter ces critiques, lon prend la table de données de la Banque mondiale utilisant la méthode régressive pour uniformiser la parité du pouvoir dachat par rapport aux budgets familiaux spécifiques selon les pays. Ainsi le PPA varie actuellement entre un min 100 dollars par tête dhabitant et un maxi 40.000 par tête dhabitant. La synthèse de ces trois composantes nous donne lindice du développement humain par une méthode simple: cest le total divisé par trois, indice qui varie entre un min (zéro) et un maxi (un). LAlgérie est classée dans le rapport 2005 (qui donne le résultat de lannée 2003 du fait du décalage pour la collecte de linformation) à la 103e position sur un total de 177 pays accusant un retard important dans le développement du capital humain et de la santé, reflet surtout de la mauvaise qualité des services et de la non-valorisation des compétences.
Récemment, cet indice a été affiné en prenant en compte la pauvreté humaine qui se veut une critique des indices purement monétaires: malnutrition des enfants de moins de 5 ans, difficulté de laccès à leau potable, etc. Cest ainsi quà partir de 1995 (conférence de Pékin), lon a introduit les conditions de vie en distinguant celle des hommes et celle des femmes avec un quatrième indice, celui de la participation des femmes à la vie parlementaire, aux fonctions exécutives et leur contribution au PIB. Et lune des préoccupations centrales et récentes du PNUD mais également de la Banque mondiale et du FMI et de la Commission économique de Bruxelles est dintroduire lindice de GINI, cest-à-dire la répartition des revenus entre couches sociales les plus pauvres et les plus riches ainsi que la répartition spatiale (par régions). Des tests récents ont été réalisés par le PNUD. Ainsi pour certains pays si lon introduit la clef de répartition entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres à laide de lindice GINI (lAlgérie nétant pas comprise), le Chili classé à la 36e position du rapport 2005 vient à la 85e position et le Mexique classé 53e à la 108e montrant une concentration excessive du revenu national. Pour lAlgérie si lon soustrait les hydrocarbures et de la répartition inégalitaire du revenu national, la position pourrait baisser entre 10 et 20 points. Cela corrobore les données officielles, le revenu nominal par habitant étant passé en 6 ans de 1.621 dollars US en 1999 à 3.114 en 2005 mais sans le revenu des hydrocarbures il est passé de 1.150 en 2002 à 1.700 en 2005 avec une concentration excessive du revenu national en faveur des couches surtout rentières expliquant la dévalorisation du travail utile et la faiblesse de la production hors hydrocarbures dont dailleurs la section devrait être retraitée incluant notamment le raffinage. Et ce, malgré leffort important de lEtat à travers les actions de solidarité, le ¼ du revenu moyen des ménages (indice global qui voile les disparités par couches sociales) absorbant 10% du PIB qui, malheureusement, faute denquêtes précises, ne sont pas destinées toujours aux plus démunis, doù limpact faible sans compter les gaspillages. Pour terminer, il est utile de faire une comparaison avec le Japon. Daprès quelques brèves indications concernant les indicateurs de léconomie et de léducation, du développement économique, nous pouvons constater quil y a un très important écart normatif au niveau de développement entre les deux pays en question, qui est dû à un retard chronologique de lAlgérie vis-à-vis du niveau de vie du Japon. Ce pays développé, qui a réussi à utiliser son potentiel économique résultant de létat technique et de connaissances scientifiques (à titre dillustration, le Japon est classé dans le deuxième rang mondial par rapport au nombre des scientifiques et chercheurs), doù une amélioration du bien-être de toute la population (taux dalphabétisation presque nul, population active élevée, etc.). Tout cela se traduit par une hausse de revenu par tête, estimé à environ un cinquième de celui du Japon en PPA, avec un meilleur accès au Japon aux services de la santé et de léducation (en raison des dépenses publiques qui sont consacrées à lenseignement et le taux élevé de scolarisation). Il est utile de rappeler quen termes de management et de formation, le modèle japonais repose sur la flexibilité fonctionnelle, tout étant mis en oeuvre pour développer la polyvalence des équipes une fraction étant assurée par les entreprises qui utilisent des spécial training schools en combinant la formation théorique, la formation sur le tas (lieu du travail), la formation auto-développement financé par le salarié lui-même sous forme de cours par correspondance ou cours du soir. Cela repose fondamentalement sur la fidélité à lentreprise dont le maillage japonais adapté à notre contexte culturel peut être facteur de lintégration sociale, conçu comme une stratégie permanente du management qui privilégie la concertation et la coopération entre les partenaires, par opposition à la recherche de la prise de contrôle financière et juridique. A titre dillustration, le Japon a eu cette idée utile de créer trois régions pilotes dans lesquelles a été installé un maillage socio-économique fondé sur la concertation très étroite des responsables à la fois des entreprises, en privilégiant celles des nouvelles technologies de linformation et de la communication, de la biotechnologie et de la robotique; des capitales régionales qui apportent la logistique des transports, des logements, des loisirs; des universités qui dispensent un enseignement de pointe et de lécologie. Cela a favorisé lorganisation sans le secours de lEtat de reconversions entre les secteurs en croissance et les secteurs en difficulté, de diversification à grande échelle des produits, et laide aux petites entreprises (nées de la diversification des produits) pour absorber lemploi en surplus dans les activités industrielles «lourdes» traditionnelles (acier, chantiers navals, automobile...).
En résumé, une société dynamique en forte croissance offre des espoirs individuels plus grands en tolérant certaines inégalités quune société dont léconomie est en stagnation, où lavenir est incertain. Paradoxalement, en dynamique, certaines inégalités à court terme profitent aux plus défavorisés à moyen terme. Mais la conception de léquité qui ne recoupe pas légalitarisme est une condition de lefficacité globale de léconomie. Dans un tel contexte, il faut identifier les inégalités qui doivent être combattues (inefficaces et injustes) et trouver le niveau acceptable dinégalités nécessaires pour assurer le dynamisme de léconomie. Cela suppose une réflexion sur loptimum que la société souhaite, une approche cas par cas en fonction du domaine étudié par une reconnaissance mutuelle des créances et des dettes sociales que lon échange et qui se distribuent par un traitement symétrique des devoirs et des droits. En fait, il ne sera plus question de la simple égalité daccès à des prestations banalisées mais léquité par la discrimination positive privilégiant le renforcement des relations professionnelles, la relance des négociations collectives branche par branche grâce à de nouvelles méthodes de travail fondées sur linnovation continue. La pleine réussite de cette entreprise restera tributaire dun certain nombre de conditions liées à la réussite de la réforme globale passant sur le plan économique par une plus grande visibilité dans la démarche, la réhabilitation de lentreprise, la levée des contraintes dinvestissement passant par la refonte urgente du système financier, fiscal, douanier, domanial (foncier) et une vision plus cohérente et une plus grande détermination pour accélérer le processus de privatisation. Sur le plan sociopolitique déterminant, cela passe par la production dune culture politique participative allant vers une réelle décentralisation (pôles économiques régionaux); une communication institutionnelle efficiente et lélaboration dun nouveau consensus social et politique permettant de dégager une majorité significative dans le corps social autour dun véritable projet de société mettant fin à la bicéphalisation de lexécutif. Il sagit là dune entreprise denvergure consistant principalement à revoir laménagement fonctionnel du pouvoir dEtat; restructurer le système partisan; réorganiser le champ de linformation et de la communication et réorganiser le mouvement syndical et associatif efficacement car base de la bonne gouvernance. En fait, le XXIe siècle, ère de limmatérialité, est celui de la maîtrise du savoir qui a fait la prospérité de toutes les civilisations. Cest lunique voie en symbiose avec la bonne gouvernance (bonnes institutions) pour une augmentation du niveau de vie de nos populations, assurer la symbiose de lefficacité économique, de la nécessaire cohésion sociale au sein de linterdépendance mondiale du fait du dépassement de la vision utopique et suicidaire des micro-Etats. Laccélération des réformes économiques, sociales, culturelles (le droit à la différence) et politiques inséparable de linstauration de léconomie de marché humanisée basée sur la concertation sociale, de linstauration de la démocratie, du respect du droit de lhomme, de la promotion de la condition féminine conditionnent largement la réussite de cette grande entreprise qui interpelle notre conscience maghrébine et plus globalement méditerranéenne et arabo-africaine. Aux tensions et aux conflits doivent se substituer un dialogue soutenu pour éviter des factures douloureuses, la Méditerranée devant être un véritable espace socio-économique et un lieu de brassage des cultures.
(1) Abderrahmane MEBTOUL: Pour une nouvelle politique salariale axée sur le savoir (Quotidien dOran 15 juin 2006 - 09). Abderrahmane Mebtoul - Ahmed Bouyacoub - Mohamed Tayebi - Bouchama Chouam: Problématique de lemploi, des salaires et de la réforme globale (Quotidien dOran 22 et 25 juin 2006)
(Article:quotidien-oran.com)