Par :Akram Belkaid
Cest un repas qui, à sa création, se voulait annuel mais qui, au fil du temps, a vu sa périodicité se distendre. La faute aux obligations des uns, aux déménagements des autres, à la fatigue, aux (mauvaises) humeurs et à tous les impondérables dune vie quotidienne banale. Mais il arrive parfois que le rendez-vous soit tenu. Alors, une dizaine de bledards, pour la plupart anciens du lycée El-Mokrani de Ben Aknoun, sattablent - en compagnie de quelques pièces rapportées - dans un petit restaurant « bien de chez nous » même si - outrage suprême à lart culinaire maghrébin - la carte de lendroit névite pas le « couscous-merguez » et refuse doffrir du lben à ceux qui ne boivent pas de vin.
Souvent, ces retrouvailles sont loccasion dune profusion de propos « nostalgériques », de rappels de polissonneries qui firent grand bruit à lépoque (un poulet acheté vivant au marché du 1er Mai et libéré en plein cours de géographie, des pétards allumés en devoir de langue française) ou de bagarres mémorables pour les beaux yeux de celles que, par dépit ou méchanceté, la gent masculine avait fini par appeler « Aïcha, un dinar cinquante », la somme en question étant le prix dune part de pizza algéroise à pâte épaisse. Mais cette fois, cest le temps présent qui a primé ou, pour être plus précis, plutôt lavenir de lun des convives.
Baâziz, cest son surnom et cest de lui quil sagit, est quelquun qui a fait ses classes à la City de Londres, avant de se replier sur une banque daffaires du continent. Aussi loin que remontent mes souvenirs le concernant, cest quelquun qui na jamais rien laissé au hasard, communiquant ses angoisses au tout venant à propos de ses projets. Cette fois-ci, Baâziz pense à revenir en Algérie après avoir passé plus de la moitié de sa vie en dehors de son pays natal (cursus classique: baccalauréat au pays, études universitaires et carrière professionnelle à létranger, sans oublier linévitable « amnistie » pour un service militaire quil na jamais fait).
En fait, depuis quelques mois, je croise de plus en plus de blédards installés en France ou ailleurs en Occident qui, binationaux comme Baâziz, évoquent avec insistance un possible retour au pays, non pas pour les vacances mais de manière durable. Banquiers daffaires, contrôleurs de gestion, traders en Bourse, auditeurs, consultants en organisation ou en systèmes informatiques, ils témoignent pour la plupart du fort appel dair en provenance dAlgérie à légard dune expertise confirmée dans les métiers du chiffre et de la finance. Ce qui, au passage, nest que le résultat des erreurs stratégiques commises dans lenseignement supérieur durant les années 1970, où les sciences exactes (vive les ingénieurs !) furent privilégiées au détriment des sciences dites de gestion (ah, le socialisme...!).
Pour autant, ce retour annoncé sera-t-il définitif ? A voir. « Je ne brûle pas mes vaisseaux. Je pourrais repartir à nimporte quel moment », sest empressé de nous avertir Baâziz, alors que nous le pressions de questions. Soyons honnêtes, les motivations des concernés sont loin de relever dun quelconque sentiment patriotique. Quand Baâziz nous a affirmé quil entendait « faire quelque chose pour le pays », nous avons tous éclaté de rire au point de faire sursauter les autres clients du restaurant. Devant nos moqueries, Baâziz na pas insisté mais il a tout de même glané un peu de crédit quand il nous a assuré quil nen pouvait plus de lambiance dans « sa boîte » en particulier et en France en général.
En fait, et pour dire les choses en toute franchise, lappât du gain est loin dêtre négligeable dans cette affaire. « Dix mille euros de salaire par mois au moins » a finit par reconnaître Baâziz, déclenchant des sifflements autour de la table et quelques regards noirs. Je ne sais pas si la somme est véridique mais ce qui est clair, cest quune partie de son salaire sera défiscalisée et quil a bien conscience de lintérêt que présente un binational pour une multinationale qui veut sétablir en Algérie: exit le handicap dune longue adaptation sur place (quoique...), cela sans compter les économies réalisées en terme de prime dassurances.
Il y a quelques semaines encore, le principal souci de Baâziz concernait la scolarisation de ses enfants. Pas question pour lui de les inscrire dans un établissement public et, comme les écoles privées semblent avoir perdu de leur attrait, il attend que les autorités françaises se décident à rouvrir toutes leurs écoles en Algérie. Une perspective qui reste aléatoire tant elle fait écho à ce qui sest passé à la fin des années 1980, lorsque les autorités algériennes avaient exigé - et obtenu - le retrait des enfants algériens scolarisés dans ces établissements, fussent-ils binationaux.
Mais durant le repas, Baâziz a réalisé que dautres problèmes pouvaient lattendre. « Tu sais que ça commence à chauffer pour les binationaux ? Quest-ce que tu feras si, une fois revenu à Alger, on te demande de renoncer à ta nationalité française ? », lui a-t-on demandé à lautre bout de la table. « Et si cest la nationalité algérienne quon tenlève, tu crois que ta boîte va te garder ? » a-t-on renchéri avec jubilation. Visiblement conscient de lanimosité quil avait fait naître avec sa fanfaronnade sur les dix mille euros, Baâziz sest muré dans un silence boudeur. Erreur stratégique car ce fut le signal de la curée. « Tu dis que tu veux aider le pays. Alors pourquoi tu te fais payer autant ? Tu pourrais travailler avec un contrat local en dinars ? », lui a-t-on aussi reproché avec la plus parfaite mauvaise foi.
Par respect pour nombre de travailleurs en Algérie, je ne rapporterai pas ses propos sur les compétences algériennes. Mais en lentendant dire tout le mal quil en pensait, je pense avoir saisi une partie des raisons de lhostilité quengendrent actuellement les binationaux en Algérie. Résumons: lAlgérien qui estime avoir réussi à létranger sur le plan professionnel a peut-être tendance à se comporter en donneur de leçons quand il rentre au pays. Exigeant quon lui témoigne le respect auquel il estime avoir droit, il ne peut sempêcher den rajouter dans lostentation et le retour de bâton nest jamais loin. Cela, Baâziz a finalement promis de le prendre en considération. Tant mieux, car assurément, il est évident quen ce moment, « ya pas très bon binational... ». A suivre, car ce thème, celui du retour au pays, est loin dêtre clos.
(Article quotidien-oran.com)