Lhistoire dun génocide à laune des témoignages
Le cinquième colloque international sur les massacres perpétrés par le colonialisme français le 8 mai 45 a été ouvert hier au sein de luniversité de Guelma. Les organisateurs ont été fidèles aux engagements pris lors du dernier colloque, et comme pour asseoir leur désir, voire lobligation de parler, faire parler et plus particulièrement à lappui de témoignages vivants des événements qui ont ébranlé également, en plus de la wilaya de Guelma, dautres régions du pays, ils ont tenu à renouveler la nature des personnes et personnalités à même dévoquer ce drame pour lavoir directement vécu ou sy être consacré en tant quhistorien, politologue et chercheur. Autrement dit, en y apportant leur part de certitudes mais tout aussi certains questionnements auxquels eux-mêmes espèrent trouver des réponses dans lexercice intellectuel que constitue indiscutablement lespace proposé par le colloque. Les événements du 8 mai 1945 ne cessent dalimenter largumentaire des uns et des autres, des deux côtés de la Méditerranée et parfois outre-Atlantique, dans la mesure où, à limage de M. Amar Mansouri, historien et chercheur, interpellé par un universitaire lors du débat sur la qualité des statistiques et autres illustrations des massacres presque rituels perpétrés par loccupant français, soulignera que «des documents darchives existent forcément et nous nous employons, en labsence de moyens de les récupérer dune manière officielle, dy parvenir autrement.»
«Certaines des illustrations inédites et même des statistiques que nous vous avons montrées aujourdhui ont été obtenues auprès dinstitutions américaines». Effectivement, A. Mansouri a captivé lassistance par la qualité de son intervention et limpressionnante documentation sur les expériences dextermination de masse par larme chimique, biologique, bactériologique et autres procédés de gazage, toutes natures confondues, initiées par la France et ce, bien avant les nazis.
Il démontrera, par des chiffres constituant des repères historiques incontestables et dune manière magistrale, quen colonisant lAlgérie, la France ne se suffisait pas de confisquer un territoire à un peuple mais visait purement et simplement son extermination. En citant les 12 août 1844, 5 juin 1842, 19 juin 1845, 26 novembre 1830 jusquau 20 août 1955 en passant notamment par le 8 Mai 45 et plus dune dizaine dautres dates de loccupation plus dramatiques les unes que les autres, il apportera la preuve indiscutable quil ny a jamais eu et quil ny aura jamais de «colonisation positive». Lintervenant soulignera que lessai atomique de Reggane était de 6 fois supérieur à celui dHiroshima et que les conséquences de cette expérience, aujourdhui, ne sont pas à exclure, compte tenu de la résurgence des matières radioactives. Il conclura son intervention par de récents propos tenus par J. Chirac, président français, lequel, reconnaissant officiellement le génocide arménien, avait dit : «Un peuple grandit ses erreurs et ses drames.» Mais ce que le chef de lEtat sortant a accordé aux Arméniens ne semble pas lêtre pour les Algériens.
J. Galissot, historien et professeur émérite de luniversité Paris VIII, ancien enseignant au lendemain de lindépendance à lEcole nationale dadministration, axera son intervention sur un travail de recherche fait sur André Achiary et intitulé «Itinéraire dun récidiviste».
Au sujet du sous-préfet de triste mémoire de la ville de Guelma, ordonnateur des massacres, ratonnades, séquestrations et disparitions, un intervenant créera la polémique non pas avec J. Galissot mais avec Abdelkrim Hassani, moudjahid, auquel il reprochera de réduire les événements du 8 mai 45 au seul André Achiary présenté comme un caractériel et non à la volonté délibérée dune entité organisée quétait le colonialisme français. Et sur cet aspect précis de lhistoire, J. Galissot tiendra à souligner queffectivement «André Achiary était non seulement un caractériel mais aussi un opiomane, des tares qui ne labsolvent pas de sa fureur de tuer et qui nabsolvent pas tout autant toute sa hiérarchie. Bien au contraire, sans sattendre à une telle escalade dans le crime, ses chefs lui avaient intimé lordre de réprimer tout soulèvement et peu importe la manière».
Le choix décrire sur litinéraire dun cadre de ladministration comme nimporte quel autre naurait pas eu plus dimportance, sauf quAndré Achiary est socialiste, issu dune famille de socialistes, tous membres de la SFIO. Une manière comme une autre dapporter la preuve que la République française et les gouvernements qui sy sont succédé et desquels faisaient partie des socialistes mais aussi des communistes sembarrassaient peu ou prou du fait que les droits de lHomme en Algérie étaient violés avec une telle détermination.
A une question venant de la salle sur le «silence du Parti communiste sur ce qui se passait en Algérie», le Pr Galissot tiendra à préciser : «Il est vrai que communistes et socialistes étaient solidaires du pouvoir français mais il est tout autant honnête de dire que tous [les communistes] réprouvaient et condamnaient fortement la disproportion prise par les événements successifs amplifiant le drame algérien jusquà ce quapparaisse une fracture idéologique au sein du PCF.»
Pour sa part, Abdelhamid Mehri, ancien secrétaire général du FLN, évoquera les massacres du 8 mai 1945 dans la région de Guelma et plus précisément à Oued Zenati où il était présent. Il sera à son tour interpellé au cours du débat parce quil avait déclaré dans son intervention : «Je me souviens très bien des manifestations, nous les avions au préalable préparées en nous rendant en tant que jeunes militants du mouvement national dans les campagnes, vers les populations isolées pour les sensibiliser. Sagissant des manifestations, nous avions convenu quelles seraient pacifiques. Toutefois certains parmi les manifestants étaient venus armés. Face à un risque évident de dérive, nous avons décidé de nous réunir pour rappeler quil sagit bel et bien de manifestations pacifiques. Ça ne sera pas le cas dans la mesure où les milices dAchiary feront un carnage parmi la population.» A la question dun lintervenant, un chercheur universitaire, qui aurait dans le cadre de son travail collecté des informations selon lesquelles «seule une poignée de paysans était armée», cest A. Hassani qui répondra, préférant sen tenir à sa conviction personnelle : «Je crois que lappel à une manifestation a été mal perçu par une infime partie de la population, comme je crois également que nous navons pas su nous y prendre dans ce travail de sensibilisation. En fait les quelques personnes armées avaient mal interprété lappel.»
En tout état de cause, le débat sur les massacres du 8 mai 45 narrête pas dêtre relancé sauf quà chaque fois il y a une effective avancée et graduellement il se trouve quil ny a plus de frilosité à parler dun drame qui déchire deux peuples. Et ce, même si une lueur despoir est apparue avec la volonté politique mutuelle entre lAlgérie et la France dévoquer la repentance, une lueur malheureusement vite éteinte, et quil nest pas évident quelle soit de nouveau à lordre du jour avec larrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy dans la mesure où celui-ci la dores et déjà évacuée dans le cadre de son programme électoral.
Le colloque devrait prendre fin aujourdhui. Il y a lieu de signaler, toutefois, lintervention attendue de Benjamin Stora dont lintitulé est «Historiographie des massacres du 8 mai 45». (latribune-online.com)