Pour se représenter la politique de lutte contre la corruption en Algérie, il faut se représenter un lutteur spécialiste de la lutte greco-romaine qui lutte contre lui-même, sous les yeux dune foule qui regarde ailleurs.
Un observatoire de la corruption en Algérie ou une politique contre largent sale et les pots-de-vin sont pour la consommation des médias ou celles des opinions occidentales à attirer. Un petit patron algérien privé y croit autant que lon croit, aujourdhui, au socialisme. Le premier constat est que la corruption nexiste pas en Algérie, cest pourquoi on ne peut pas lutter contre. On ne la voit jamais, mais il arrive que lon puisse en sentir les lignes de forces et lunivers discret et pesant dans les propos dun petit patron algérien qui tente sa survie dans le complexe général de cette industrie libre et qui se laisse aller à la confidence. Elle a ses règles qui sont strictes et obéit à des normes qui lui assurent la marge clandestine.
- 1° «Dabord lhumilité», nous expliquera un jour un Algérien propriétaire dune petit complexe touristique en Algérie. «La plus grave faute, lorsque vous êtes un privé et que vous avez un problème à régler ou un agent à souffrir, est de croire que vous pouvez casser le chantage dun petit agent de lEtat qui vous demande sa part, en allant se plaindre à son chef ou à son seigneur à Alger. Le résultat possible est que le patron de cet employé vous demandera plus que ce que demandait son subalterne pour vous régler le même problème. Ceci dans le meilleur des cas, cest-à-dire celui où laffaire est encore négociable dans la discrétion». Lautre possibilité est que le patron vous demande de payer son «intervention» puis vous laisse tomber dans les bras de son subalterne qui va vous faire payer dix fois la prestation en y mettant le prix dune longue hésitation, de faux rendez-vous et de petites colères «destinées à vous inculquer, une fois pour toutes, les rapports de force» et la véritable hiérarchie du réel.
- 2° «La deuxième des règles et celle de la lucidité», continue notre témoin. «Lerreur à ne jamais faire cest détaler le problème en public, recourir à des journaux ou à la justice ou aux procédures de recours administratifs. Cest une grosse erreur car vous oubliez que vous ne pouvez rien prouver car la corruption nexiste pas et reste impossible à démontrer. Ce que vous en récoltez cest le malheur dêtre définitivement grillé dans le circuit des affaires. Vous devenez infréquentable, peu sûr et donc peu efficace pour vos affaires et les affaires des autres. Certains ne vont plus vous recevoir dans leurs bureaux par la suite et là, si vous êtes un homme daffaires, votre affaire est une affaire qui vous reste sur les bras. Un certain nombre de vos demandes de dossiers de crédits, de facilités, dinvestissements et dautorisations vont prendre le long chemin du pèlerin qui va à pieds à La Mecque. Chaque étage de la machine algérienne aura son idée sur vous et tout le monde va vous expliquer indirectement que puisque vous avez choisi la loi et ses procédures, ladministration va faire la même chose jusquà ce que vous fêtiez votre 70ème anniversaire», résume avec humour notre témoin. Dans le milieu, il y a la solidarité et «une affaire peut être négociée à lamiable tant quelle na pas atteint la surface». «Si vous vous amusez à vous défendre en public, cest tout le monde qui se ligue contre vous.
Même vos propres amis dans les affaires puisque vous leur portez préjudice dune certaine manière».
- 3° «La troisième règle est la perspicacité». Notre bonhomme est un bonhomme qui travaille dans le tertiaire, en Algérie. «Lorsque vous avez une affaire, vous apprenez très tôt à calculer la marge nécessaire des gratuités des services». Chaque secteur du complexe-Etat a son quota de jours gratuits et de prise en charge totale, à loeil. «Etre un bon patron, cest savoir calculer cette marge pour ne pas faire sombrer le complexe hôtelier dans la ruine, mais aussi bien distinguer dans le lot des demandeurs ceux qui peuvent vraiment vous faire mal et ceux qui ne sont là que pour tester votre docilité. Cela nest pas souvent évident et il faut en la matière avoir une longue expérience. Un petit agent dune administration annexe que vous négligez sera peut-être, un jour, à lorigine dune brigade de contrôle qui vous fera payer ce quun gros cadre de lEtat aurait été incapable de vous faire subir». Léquation est mathématique, mais fonctionne à lintuition pure. La paix absolue sobtient en offrant le gîte et le couvert -et la boisson- gratuitement, à tout ce beau monde de la prédation para-administrative et donc fermer boutique à la fin de la saison. «Lautre solution et de demander à tout le monde de payer ses vacances comme tout bon citoyen algérien, mais là aussi on risque de se faire fermer la boutique à la fin de la saison pour une histoire de conformité dun plafond avec un texte datant de 1967». «Le problème en Algérie cest que lon ne sait pas toujours qui commande qui et qui il faut payer. Contrairement au Maroc ou à la Tunisie, la corruption en Algérie nest pas organisée et ses adresses sont floues. On perd un temps fou à distinguer dans le labyrinthe «Qui commande qui?», pour pouvoir payer là où il faut, la personne quil faut et dans le temps quil faut.
- 4° «La quatrième règle est celle de la prévoyance». Cest un autre bonhomme de lAlgérie qui négocie sa présence dans le privé algérien qui nous lexplique. «Il faut être à lécoute des nouvelles nominations et faire acte dallégeance le plus vite possible. Lorsque vous êtes convoqué pour un prétexte futile dans un bureau quelconque, prévoyez quelques invitations dhonneur pour une prochaine réception, découvrez quelques relations communes, de préférence anciennes ou familiales pour ne pas multiplier les pourcentages et ayez à lesprit de montrer votre disponibilité pour un quelconque service futur éventuel. Cest chez vous que votre haut cadre doit se sentir chez lui». Et dès les premiers jours du marquage du territoire et du test des pouvoirs.
- 5° «La patience et la rapidité dans lintuition». «Lorsque vous êtes coincé et que vous voyez que toutes vos démarches légales se heurtent à des refus presque systématiques, dans des administrations pourtant cloisonnées et qui, apparemment, nont aucun rapport entre elles, il vous faut comprendre quil y a un super gros parrain, très, très haut placé, une sorte de guichet unique qui vous indique son chemin et le chemin de son bureau de la manière la plus subtile. Bien sûr, vous ne verrez jamais cette personne, mais comme vous en reconnaîtrez lémissaire à linstant même où il se présente à vous. Lintermédiaire ne vous vendra rien sauf le temps, mais cest justement cela que vous voulez gagner. Le temps que vous auriez pu dépenser à attendre un cachet humide, une autorisation ou un accord écrit pour votre projet.
Sa facture na rien dillégale, elle est même la bienvenue. Si vous cherchez un terrain, il vous le trouve, même sous les pieds dun wali ou dans un cimetière grec. Il vous le fournit au prix de lEtat, avec les papiers de lEtat et les actes de lEtat. Ce que vous lui payerez, peut-être quatre fois plus que ce que vous avez acheté, cest le miracle de la rapidité». Bien sûr cest illégal et immoral. «Mais les choses fonctionnent ainsi et personne ne va en guerre contre ces règles sans finir comme salarié, ou pire, comme petit prête-nom».
- 6° «La profonde conviction que tout est fragile». «Avec de telles règles pour faire fortune ou seulement défendre la sienne, il faut être idiot pour ne pas comprendre que toute entreprise est presque un jeu de hasard, de baraka et de ruses et dhomonymes. On fait des affaires parce quon comprend dabord comment elles se font et avec qui. Avec la marge magique on gagne certes du temps, mais ce gain est précaire car, du coup, on nest couvert que par des noms et des personnes qui peuvent partir un jour ou lautre». Si la corruption fait gagner du temps, elle introduit aussi son client dans lunivers des humeurs, où tout dépend de tout et de rien. «On peut gagner gros, mais aussi perdre le tout. Avec de telles règles de réussite, lentreprise algérienne du privé en est encore à la mentalité de lopportunité, de la razzia et de la bonne affaire». «La conclusion: léconomie algérienne nest pas encore au stade du marché libre: cest une économie qui passe de lépoque du «dirigé» à celle des rapports de force».
Par Kamel Daoud, Le Quotidien d'Oran, 27 janvier 2005